Les Chroniques d’une Japonaise francophone sur Tokyo

Difficultés pour les hommes de vivre dans la société japonaise

“La société japonaise qui s’est développée sur un patriarcat fort” ou “Malgré sa puissance troisième économie mondiale, le Japon perpétue sa culture sexiste” – nombre de média domestique et étranger ont repris de tels termes, dénonçant la mentalité japonaise discriminatoire envers les femmes. Le même processus lorsque le Forum économique mondial révèle que le pays arrive au 120e classement en matière de l’égalité homme femme, soit derrière le Bangladesh, le Sénégal ou encore les Émirats arabes unis.

 

Alors, dans une telle société, les hommes jouissent-ils d’une sorte de « privilèges » en se situant forcément “supérieurs” aux femmes? Dans cet article, nous irons tenter de répondre à cette question, en nous appuyant sur des données disponibles uniquement en japonais:)

 


 

Seulement les femmes font l’objet de l’inégalité qui perdure??

 

 

Il n’est pas difficile de relever des exemples concrets sur cette question d’égalité hommes femmes au Japon: Discriminations professionnelles, hypersexualisation complètement normalisées des femmes au quotidien et dans les publicités, industrie du fantasme pédophile, harcèlement sexuel banalisé au travail et au quotidien, codes vestimentaire et rôles stéréotypés… La liste en est encore très longue.

 

Certes, il faut admettre que de nombreuses femmes au Japon se sentent quotidiennement opprimées et subissent plus de difficultés par rapport aux hommes, que ce soit dans le cadre domestique, au travail ou autre. Nombre de médias étrangers et domestiques mettent en avant la place des femmes qui, selon eux, sont les victimes principales de cette inégalité dans la société nipponne.

 

Après tout, serait-il juste d’estimer que les hommes au Japon se sentent satisfaits car ils prennent le dessus sur les femmes? “Même si le Japon se classe au 120e rang de l’indice d’écart entre les sexes en 2021, il serait myope de conclure que les Japonais vivant dans une société patriarcale sont forcément heureux », souligne le sociologue Toshiyuki Tanaka (*1). “Cette situation peut entraîner le malheur des hommes également”. A partir du prochain paragraphe, nous irons voir les difficultés que peuvent rencontrer les hommes vivant dans le pays du soleil levant.

 

Tendance sociétale à exiger que les hommes doivent être compétitifs

 

 

La forte prédominance masculin dans la sphère sociale voire économique témoigne d’un sens très aigu des “rôles et des responsabilités à assumer en tant qu’hommes”. Dans la société japonaise, les femmes sont sous-représentées dans des domaines tels que la politique ou le travail. Elles risquent donc de perdre des occasions d’être actives sur le marché du travail en raison de la garde des enfants.

 

Si cela définit leur rôle en tant que femme au foyer, cette situation oblige également de nombreux hommes à être liés par des conventions sociales. Ils n’ont souvent pas d’autres choix que de travailler jusqu’à la retraite en tant qu’employés à temps plein, afin de soutenir financièrement leur famille. Autres modes de vie leur sont indiqués à peine…

 

Le constat général des “rôles genrés”

 

Source: Men-Zine

 

L’exigence s’avère également l’un des critères majeurs de la part des femmes à la recherche d’un futur mari. Selon une enquête menée auprès de 1,656 hommes et femmes par le service de mise en relation “Tapple Birth” en 2020, seuls 16,4 % des hommes ont déclaré rechercher des capacités financières chez leur partenaire conjugal, contre 64,5 % des femmes qui l’affirment (*2). La plupart d’entre elles sont à la recherche d’un Daikoku bashira, signifiant une homme digne de confiance qui soit capable de soutenir financièrement son foyer conjugal.

 

Selon le rapport gouvernemental sur l’égalité des sexes en 2016, environ 60 % des femmes quittent leur emploi après la naissance de leur premier enfant. Ainsi, les mêmes données en 2019 (*3) démontrent que plus de 50 % des foyers déclarent que c’est principalement la femme qui s’occupe des tâches ménagères. 

 

De plus, dans le cas de plus de 80 % des familles interrogées, les femmes sont principalement responsables de « la gestion des stocks de nourriture et de produits de première nécessité et la conception des menus ». Comme quoi la place de la femme n’ayant pas beaucoup changé par rapport à celle de l’érè de Showa…

 

Difficultés pour les hommes de profiter du congé paternité

 

 

En théorie, le Japon propose le congé paternité le plus long du monde: les pères disposent d’un congé paternel de douze mois, et en cas de difficulté pour eux de trouver leur enfant une crèche au terme du congé, il peut être étendu jusqu’à ce que ces derniers atteignent l’âge de deux ans! De plus, ils sont payés 67 % de leur salaire durant les 6 premiers mois, puis 50 % pour le reste du congé. 

 

En revanche, la pratique est toute autre: rares sont les pères qui ont le culot de s’absenter du travail! Parmi la population active, en 2018, 83,0% des mères ont profité du congé paternité, mais seulement 7,48% des pères actifs ont y eu recours, bien loin des « 30% d’ici 2025 » fixés par le gouvernement en 2020 (*4). L’une des raisons en serait la pression de la part de leur employeur qui rend difficile cette démarche pour eux.

 

Parmi des employeurs qui mettent la pression à ceux qui souhaitent en prendre un, certains vont jusqu’à les intimider voire même les menacer de licenciement. En 2018, Glen Wood, un ressortissant Canadien depuis trois décennies, poursuit son ancien employeur devant les tribunaux, l’accusant de l’avoir moralement harcelé puis licencié à la suite de sa demande de congé paternité.

 

Selon lui, la société lui a même exigé un test ADN afin de prouver que la demande concerne bel et bien la naissance de son enfant biologique. «ils considéraient réellement que le fait pour un homme de demander un congé parental était un acte de trahison», a-t-il expliqué en Octobre 2019 (*5).

 

Ainsi en 2018, un ancien salarié de Kaneka, une entreprise traditionnelle et japonaise de fabrication de produits chimiques, a poursuivi la société de l’avoir imposé l’avis de transfert vers la région de Kansai. Il témoigne que l’entreprise lui a annoncé le transfert le lendemain du dernier jour de son congé parental. 

 

De plus, sa famille traversait à de changements radicaux de vie lorsque Kanekawa a reçu l’avis de transfert de la part de son patron: le salarié venait à peine d’emmenager avec sa femme dans sa propre maison à Tokyo dans le mois précédent puis son enfant avait prévu de commencer la maternelle le mois prochain. Il fait barrage à cet avis totalement imprévu et demande à l’entreprise de lui fournir au moins quelques jours de congé payé supplémentaire, ce que l’entreprise refuse. “Je trouve cette affaire vraiment injuste, j’ai du mal à digérer la décision sournoise de sa société”, exprime-elle la femme du salarié sa colère sur twitter.

 

À l’heure actuelle, il n’a pas été établi avec certitude si la société l’a transféré parce qu’il a pris un congé parental. Toutefois, Hajime Takehana, un avocat spécialisé dans le droit du travail, a déclaré : « Refuser la demande d’un employé pour un congé payé, qui représente pourtant un droit naturel de l’employé, constitue clairement une violation du droit du travail (*6).

 

Ainsi, selon un sondage mené en 2018 par Japanese Trade Union Confederation auprès de 1,000 pères actifs, plus de 20% des répondants ont avoué avoir subi un harcèlement à la suite de leur demande de congé paternel. Parmi eux, 15% témoignent avoir fait l’objet de propos insidieux de la part de leurs collègues. 8% d’entre eux ont vu leurs champs de responsabilités diminuer et 7% ont été empêchés d’avoir une promotion suivant leur demande de congé paternel.

 

Le sondage montre également que 50% des pères interrogés ont eu des difficultés à trouver des collègues qui les remplacent, ce qui constitue la plus grande raison pour laquelle ils n’ont pas pu avoir recours au congé parental. Ainsi, 30% des répondants pensent qu’il manque dans leur lieu de travail un climat bienveillant qui favorise avant tout leur vie privée.

 

Le terme « Otoko Rashii (viril) » : Est-ce vraiment un compliment ?

 

Lorsque la société est fondée sur la valeur très forte des rôles genrés, cela influence naturellement la langue parlée dans cette dernière. Prenons un exemple du terme “Otoko Rashii”. La traduction la plus proche de ce terme en français serait “viril”, mais Otoko Rashii sous-entend plusieurs connotations de la façon dont les “hommes idéaux” devraient être (qui endurent les difficultés rencontrées sans se plaindre, qui travaillent et gagne bien sa vie, qui soient mentalement ou/et physiquement forts pour pouvoir protéger les femmes, avoir de la confiance en eux, savoir s’imposer parmi ses collègues et prendre de l’initiative, etc etc). 

 

Certains le prennent comme un compliment, tandis que d’autres le considèrent comme une source de stress: Afin d’atteindre leurs objectifs et de répondre à leurs attentes, certains hommes Japonais ressentent une grande difficulté de partager leurs problèmes ou soucis avec leurs collègues ou même avec leur épouse.

 

Pourquoi ces hommes-là ont parfois du mal à exprimer verbalement leurs difficultés auprès de leur entourage? D’où vient-elle cette mentalité de “devoir tout endurer sans se plaindre, tant que tu es un homme”? 

 

Selon Keiko Ota, avocate et spécialiste des études sur le sexisme, la réponse serait une forme de virilité néfaste qu’incarne les adultes aux garçons (*7). Dès très jeune âge, beaucoup d’entre eux se voient exposés à cette valeur, avec des propos de la part de leurs parents comme « Onna No Ko Wo Mamoreru Otoko Ni Narinasai (Tu dois devenir un homme fort qui puisse protéger les filles)”, ou bien “Onna No Ko Ni Harawaserunja Naiyo (Quand tu as un rencard avec une fille, tu ne dois jamais la laisser payer l’addition)”.

 

A force d’inculquer constamment cette valeur aux garçons, que ce soit à l’école ou à la maison, ils finissent par intérioriser complètement le discours sur la virilité néfaste. c’est ainsi que certains d’entre eux apprennent à tort qu’ils sont “supérieurs” aux femmes et qu’ils tendent naturellement à établir un plus grand rapport de force par rapport aux femmes. On peut voir ici que ce schéma peut également empêcher les garçons de cultiver l’empathie envers les femmes voire de se sentir impliqués dans des problèmes liés aux discriminations sexuelles et au sexisme.

 

Afin d’aider les futurs garçons à se libérer définitivement de cette virilité néfaste, Keiko a rédigé un livre où elle mentionne l’importance de ne pas les forcer à “endurer” des difficultés confrontées et les encourage à exprimer verbalement leurs sentiments. Elle explique également la nécessité de les aider à développer un état d’esprit qui combat le sexisme par la solidarité plutôt que par la confrontation avec les autres, y compris les femmes. Une mentalité certainement intéressante à accueillir, susciter voire cultiver au sein des futures familles japonaises!

 

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Anonymous Geisha

Blogeurse Japonaise

Ayant vécu mon enfance en France, en Slovaquie, aux Etat-Unis et au Japon, je me sens toujours « hybride » en quelque sorte…! Actuellement chargée des RH et de la communication digitale pour une entreprise sur Tokyo.

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