Les Chroniques d’une Japonaise francophone sur Tokyo

Enlèvement d’enfants biologiques au Japon: Pourquoi le Japon reste inerte à ce sujet?

La question de l’enlèvement d’enfants biologiques reste un sujet rarement abordé dans les médias nationaux. Le Japon est le seul pays du monde industrialisé où la « garde conjointe » n’est pas autorisée. Le nombre de divorces est estimé à 200 000 par an et le nombre de demandes légales de « remise d’enfant » s’est élevé à 4 000 l’année dernière. Cela a conduit à la situation tragique d’innombrables enfants qui ne peuvent pas voir l’un de leurs parents après leur séparation.

 

(Vous trouverez les versions japonaise et anglaise de cet article sur le site web de « Voice Up Japan », une association non-lucrative luttant contre les enjeux sociétaux et les inégalités de genres au Japon)

 


 

Actuellement, au Japon, lorsqu’un couple se sépare en raison de désaccords ou pour d’autres raisons, un des deux parents enlève l’enfant à l’autre parent de manière unilatérale. Il n’est pas rare que le parent lésé ne puisse plus revoir ce dernier. Cette question dite de « garde conjointe après le divorce » concerne également les couples dont le mariage international avec un(e) japonais(e) a été rompu. Ce problème a été largement couvert par de nombreux médias internationaux depuis plusieurs années maintenant, et sa gravité ne fait que croître. Il s’agit d’un problème évident de droits de l’homme qui cause des souffrances aux parents dont les enfants sont enlevés par leur ex-conjoint japonais, et aux enfants qui ne peuvent plus voir leur autre parent même s’ils le souhaitent.

 

L’enlèvement d’enfants biologiques au Japon est considéré comme violation des droits de l’enfant prédéfinie par les lois internationales. L’ampleur du problème est telle que le Parlement européen a même adopté à l’unanimité en juin 2020 une résolution demandant au gouvernement japonais de se conformer aux règles internationales. Cependant, cette question devient de plus en plus urgente à résoudre non seulement chez les couples internationaux mais aussi chez les couples japonais.

 

Derrière cette épineuse question d’enlèvement parental d’enfants biologiques, perdure la structure familiale traditionnellement japonaise qui repose sur l’idée de « monoparentalité » après le divorce. 

 

Qu’est ce qui fait exactement obstacle à la garde partagée? Malgré les réprobations envers le Japon sur ce sujet, pourquoi le Japon reste inerte à ce sujet? Dans cet article, nous irons voir quelles sont, selon des spécialistes du terrain, des facteurs qui freinent l’avancement du débat.

 

La tragédie autour de « l’homme au travail, la femme à la maison »

 

Commençons par l’exemple d’un couple dont le mariage international entre un Japonais et un étranger a échoué. Ce qui est surprenant, c’est que même si le tribunal du pays d’origine du conjoint étranger a décidé qu’ils ont la garde conjointe des enfants et ont le droit de les voir régulièrement après le divorce, si le conjoint japonais refuse de voir les enfants, il sera impossible de leur parler directement ou même de les voir librement et de maintenir la relation parent-enfant.

 

Il s’agit non seulement d’une violation des droits de l’homme du parent qui est soudainement laissé pour compte, mais aussi d’une violation des droits de l’homme qui ignore la psychologie et les souhaits de l’enfant au cours du processus post-divorce, comme le fait que l’enfant souhaite continuer à voir son parent ou non. La situation actuelle est que seul le conjoint qui a emmené l’enfant en premier et a quitté la maison peut naturellement avoir la garde de l’enfant. De plus, cette situation est pratiquement tolérée au Japon. Pourquoi en est-il ainsi ?

 

Akira Ueno, avocat spécialisé dans les droits de l’enfant, a souligné, lors d’une conférence de presse sur la garde conjointe organisée par le Club des correspondants étrangers du Japon (FCCJ) le 1er juin, que cette question « découle du fait que le Japon a toujours été incapable d’éradiquer sa mentalité traditionnelle de division fixe des rôles entre les hommes et les femmes : « les hommes travaillent, les femmes sont à la maison ». En d’autres termes, elle résulte probablement de l’idée traditionnelle selon laquelle les pères doivent travailler et apporter le pouvoir économique nécessaire à la gestion de la famille, tandis que les mères doivent se concentrer sur l’éducation de leurs enfants. Contrairement à d’autres pays développés, l’idée que les deux parents élèvent ensemble leurs enfants à la suite d’un divorce fait défaut dans les coutumes japonaises.

 

En fait, selon une enquête indépendante publiée par le ministère de la justice en avril de l’année dernière sur le statut de l’adoption de la garde conjointe, le Japon constitue le seul pays développé à avoir adopté la garde exclusive. Sur les 24 pays étudiés, dont les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie et l’Italie, 22 ont adopté la garde conjointe après le divorce. La Turquie et l’Inde sont les seuls pays qui, comme le Japon, n’autorisent que la garde monoparentale.

 

Ueno a souligné que l’un des problèmes que l’on ne peut ignorer réside dans le fait que de nombreux Japonais restent profondément attachés à ces « attitudes et valeurs traditionnelles ». »C’est un problème particulier au Japon, mais je pense qu’il y a beaucoup de gens dans ce pays qui traitent les femmes et les enfants de manière parallèle, en affirmant que les femmes et les enfants doivent être protégés », a déclaré M. Ueno durant la conférence de presse de la FCCJ. « Le fait qu’un grand nombre de personnes qui défendent encore cette idée désuée s’explique l’indifférence de la population sur le sujet ».

 

Yukiko Kada, membre de la Chambre des conseillers, a également mentionné dans son post Facebook que l’une des raisons pour lesquelles la garde conjointe n’est pas autorisée tient à « l’article 819 du code civil dépassé qui date de l’ère Meiji, qui stipule que le divorce équivaut à la séparation définitive du parent lésé et de l’enfant.

 

Critique sur la scène internationale

 

Alors que les normes juridiques internationales en vigueur aux États-Unis et en Europe rendent illégal le fait pour un parent de retirer un enfant à ses parents, le Japon a tardé à légiférer sur cette question. Cependant, au lieu de chercher une solution, le système juridique japonais nie l’existence même du problème. Et ce, alors que l’ONU a placé le Japon sur sa « liste noire » des pays qui n’ont pas respecté le droit international en la matière en 2019.

 

Lors de la conférence de presse susmentionnée de la FCCJ, j’ai mentionné que lorsque le Parlement européen a adopté une résolution en juillet dernier appelant le gouvernement japonais à se conformer à la Convention des Nations unies sur les droits de l’enfant, le ministre des affaires étrangères Toshimitsu Mogi s’est carrément opposé à la résolution. Face à l’avalanche de critiques visant le Japon sur la scène internationale, il s’est exprimé en ces termes: « Il est totalement incompréhensible que le Parlement européen émette cette critique et formule une telle résolution. Le Japon a correctement traité cette question et aucune violation des droits de l’homme n’a été constatée. »

 

Shuhei Ninomiya, professeur à l’université Ritsumeikan, spécialisé dans le droit de la famille et le genre, a exprimé son opinion dans une interview accordée à NHK le mois dernier : « Le Japon a ratifié la Convention relative aux droits de l’enfant en 1994, donc si la garantie des droits de l’enfant est la priorité absolue, la garde conjointe est en principe préférable. Si les parents peuvent choisir la garde conjointe, ils n’auront plus à se battre pour la garde et à gagner ou perdre comme ils le font actuellement. Nous devrions créer un système juridique qui respecte les normes correspondant à l’internationalisation », a-t-il souligné.

 

Du point de vue de la communauté internationale, il n’y a pas que la Convention relative aux droits de l’enfant à laquelle le système judiciaire actuel du Japon n’adhère pas sur cette question. L’article 28 de la Convention de La Haye, une loi internationale dont le Japon est signataire, stipule qu’en cas de rupture d’un mariage international, la demande de retour d’un enfant par l’autre partie ne peut être refusée que s’il est reconnu que l’intérêt de l’enfant serait lésé en cas de retour chez l’autre parent. En d’autres termes, le refus devrait être autorisé uniquement dans des cas particuliers où  » la santé physique et mentale de l’enfant risque d’être compromise par la violence domestique ou la guerre « .

 

Il va sans dire que lorsqu’il s’agit d’une violence domestique réelle entraînant des souffrances physiques et mentales pour la famille, l’auteur doit être puni en conséquence par la loi. Dans de tels cas, il est tout à fait naturel que le conjoint et l’enfant qui ont été éprouvés tentent d’assurer leur propre sécurité, et qu’il est essentiel de bénéficier d’un soutien approprié de la part du gouvernement ainsi que des institutions publiques. Même si la garde conjointe était légalisée, le gouvernement devrait décider avec précaution de la manière de gérer la situation, en donnant la priorité aux souhaits et à la sécurité de l’enfant.

 

Toutefois, tant que seule la garde exclusive est reconnue, les critiques à l’intérieur et à l’extérieur du Japon ne manqueront pas.

 

Takashi Hashimoto, un célèbre joueur de go professionnel qui a défrayé la chronique en prenant soudainement sa retraite en avril de cette année, fait partie des victimes de l’enlèvement d’enfants biologiques au Japon. Cela fait deux ans qu’il n’a pas pu voir son enfant depuis que sa femme lui a enlevé le bébé de quatre mois. M. Hashimoto a également qualifié l’enlèvement de son propre enfant d’acte extrêmement barbare lorsqu’il a assisté à la conférence de presse susmentionnée.

 

Vers une société où les parents qui veulent voir leurs enfants et les enfants qui veulent voir leurs parents puissent facilement faire entendre leur voix

 

Le gouvernement japonais envisage actuellement la fondation d’une « Agence pour l’enfance » qui donnera la priorité aux intérêts des enfants. La première étape pour résoudre le problème de l’enlèvement d’enfants biologiques serait que ce dernier prenne l’initiative d’envisager l’introduction de la garde conjointe et d’un système de visite libre après avoir obtenu l’approbation du public. Ainsi, pour que les intérêts de l’enfant soient pris en considération, le système devrait être mis en place en écoutant les experts en psychologie de l’enfant en cas de divorce.

 

Comme l’a mentionné M. Ueno, le système judiciaire actuel est également biaisé dans sa façon de mener les audiences. Face aux critiques émises dans le monde entier, le gouvernement japonais devrait écouter les parties étrangères de manière égale. Il s’agit d’un grave problème de violation des droits de l’homme qui mérite une couverture et une sensibilisation plus larges au Japon, tout comme les médias du monde entier en ont largement informé.

 

Si la garde conjointe était officiellement reconnue au Japon, non seulement les droits des enfants seraient correctement respectés, mais les enlèvements eux-mêmes seraient réduits. Pourquoi ? Parce qu’une fois la garde conjointe légalisée, l’acte d’enlèvement d’un enfant biologique fondé sur le principe de la garde exclusive n’aura plus aucun sens.

 

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Anonymous Geisha

Blogeurse Japonaise

Ayant vécu mon enfance en France, en Slovaquie, aux Etat-Unis et au Japon, je me sens toujours « hybride » en quelque sorte…! Actuellement chargée des RH et de la communication digitale pour une entreprise sur Tokyo.

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