Les Chroniques d’une Japonaise francophone sur Tokyo

Pourquoi les cerisiers sont-ils si importantes pour les Japonais?

Les cerisiers du Japon sont favoris des Japonais depuis l’antiquité: symbole de l’éphémère, ces fleurs fragiles fleurissent avant de s’éteindre pour toujours. Les Japonais les ont toujours fait un parallèle entre les fleurs et la vie, en rappelant qu’elles sont toutes les deux passagères.

 


 

Communément appelée mujōkan (無常観), cette vision du monde consiste à contempler et apprécier la beauté de l’instant mais aussi la notion du temps éphémère. Vous trouverez également cet esthétisme japonais dans des grands classiques de la littérature médiévale telle que Heiké Monogatari. Il s’agit d’une chronique guerrière qui relate l’accession au pouvoir du clan de samouraï Heiké. Le point culminant de ce récit est la bataille historique de Dannnoura ayant marqué la chute du dit clan. L’histoire met également l’accent sur l’avènement de la classe guerrière comme un bouleversement structurel de la société de cette époque. En effet, cette ascension signifie la fin de l’ère de Heian, jusqu’alors dominée par les nobles.

 

On retrouve ici l’idée que rien ne prospère éternellement: même ceux qui font fortune aujourd’hui sont, à termes, voués au déclin… Depuis un million d’années, la mujōkan fait toujours partie de l’esprit japonais, au point même de donner des répercussions sur la façon dont les Japonais admirent les cerisiers.

Dans cet article, nous allons essayer d’approfondir la façon dont les Japonais interprètent la symbolique des cerisiers, indissociables de leur Yamato gokoro (esprits japonais). 

 

Les cerisiers sont très jolis, mais pas que….

 

Avez-vous déjà eu l’occasion d’admirer les cerisiers du Japon?? Si oui, vous avez vu qu’ils sont super agréables à voir esthétiquement parlant, surtout lorsque ses pétales blanches s’envolent en reflétant de la lumière du soleil!! 

 

L’attachement aux cerisiers chez les Japonais est tel qu’il existe même le sakura zensen, le front de floraison des cerisiers qui suit très attentivement l’avance de la floraison tant attendue, au même titre que la météo;) Comme vous pouvez le voir dans l’image suivante, cela donne même des estimations sur les dates précises où vous pourriez les admirer en floraison.

 

 

Cependant, si les Japonais sont particulièrement attachés aux sakuras et tiennent vraiment à la tradition de les admirer, c’est bien pour beaucoup d’autres raisons aussi. Alors que les cerisiers attirent les personnes de toutes nationalités de par son côté esthétique voire sa finesse, les Japonais placent notamment l’accent sur la notion éphémère qui prend au-delà de cet aspect esthétique.

 

En définissant les cerisiers comme symbole éphémère, les Japonais s’identifient à sa floraison courte et intense qui ne dure que seulement 3 jours. C’est la saison où commence et se termine l’année fiscale, voire académique. Autrement dit, il s’agit d’une période de transition qui implique des changements de la vie sociale importants pour beaucoup de Japonais, pendant laquelle les cerisiers les accompagnent: À l’occasion de la floraison qui débute vers la fin Mars, beaucoup de Japonais vont devoir quitter un milieu qui leur était familier, telles qu’écoles ou universités, pour se retrouver dans un autre qui est tout à fait nouveau pour eux. 

 

De ce fait, c’est une saison courte, certes mais à la fois pleine d’émotions, de nouvelles rencontres et de nouveaux départs pour eux. Certains vont se plonger dans des souvenirs liés aux sakuras qui leur sont propres et d’autres vivent encore de nouveaux changements dans leur vie sociale chaque année. Comme vous pouvez le voir jusqu’ici, les cerisiers ne sont pas considérés comme une simple plante qui pousse au printemps mais comme une métaphore de la vie courte, remplie de bouleversements.

L’importance des cerisiers se traduit également par la nourriture!

 

Cet attachement aux sakuras se traduit également en termes de nourritures: Si vous avez la chance de passer un printemps au Japon, jetez un œil sur les nourritures en édition limitée de la saison. Vous verrez tout de suite que tout est décliné des sakuras, que ce soit en termes de packaging ou de saveur!

 

Par exemple, vous trouverez des boissons suivant cette tendance saisonnière du marché japonais, comme celle du fameux Coca cola dans l’image suivante. Je me dois de vous dire la vérité: Le goût de la boisson n’est pas celui des fleurs de cerisiers mais la couleur de la bouteille rappelle l’approche du printemps, poussant les Japonais vers la grande consommation.

 

En effet, cette stratégie marketing marche plutôt bien: A titre d’exemple, Asahi, l’un des producteurs de bière le plus populaire du Japon, a enregistré 620 000 caisses de sa bière en emballage de fleurs de cerisier au printemps 2016, soit plus du double de ses ventes prévues. Sans doute grâce à son joli design rose, la bière semble avoir gagné une forte popularité, notamment auprès des jeunes et des femmes(*1).

 

 

Bien que certaines entreprises ne proposent juste un packaging sakura qui n’en a pas vraiment le goût, d’autres utilisent vraiment la fleur dans leur produits. C’est notamment le cas de Starbucks qui a fièrement sorti la Sakura Milk Pudding Frappuccino(*2), une nouvelle boisson qui contient un extrait réel de feuilles de cerisier. Bien que l’entreprise soit d’origine américaine, elle figure parmi l’une des enseignes les plus prisées du terrain qui proposent leurs collections de nourritures à base de sakuras:) Comme l’indique le nom de la boisson, elle est mélangée à des morceaux de pudding gélifiés, qui viennent ajouter une saveur et un arôme séduisants au mélange. Sur le dessus, un saupoudrage de morceaux de riz grillé de couleur rose ajoute également un délicieux croquant à chaque bouchée, tout en rappelant les délicats pétales tombés de la saison.

 

Depuis 2002 (*3), l’entreprise Starbucks s’est efforcée de proposer une boisson à base de sakura au goût différent chaque année. Elle peut être associée à une autre saveur telle que fraises, mochi (!), thé vert, cholocat blanc voire caramel – à vous d’en découvrir une autre qui va suivre l’an prochain;)

 

 

L’attachement aux sakuras ne se limite pas aux nourritures mais il concerne quasiment tout type de produits en édition limitée de la saison, comme les produits de beauté par exemple;) Rien que de voir leurs publicités toutes roses, elles vous donnent tout de suite envie d’essayer leurs produits!

 

     

 

Les Japonais ont toujours vécu avec les cerisiers en fleurs depuis la nuit des temps

 

Comment se fait-il que les sakuras soient devenues des fleurs représentatives du pays nippon? La raison en est que les agriculteurs au Japon vivent avec les fleurs de cerisier depuis des temps très anciens. Pour eux, les fleurs jouent le rôle de calendriers qui leur permet de suivre la saison du printemps.

 

Ce fut en suivant la floraison des cerisiers qu’ils décidèrent quand ils devaient semer leurs cultures. “Parmi celles-ci, le riz constituait la culture la plus étroitement liée aux fleurs de cerisier”, explique Yozaburo Shirahata, professeur émérite au Centre international de recherche pour les études japonaises et diplômé de l’école supérieure d’agriculture de l’université de Kyoto (*4). 

 

Mais pourquoi le riz et les fleurs de cerisier ont-ils un rapport si étroit pour les agriculteurs ? Selon son ouvrage “Hanami et Sakuras”, la réponse se trouve pour Yozaburo Shirahata dans des conditions exigeantes pour bien cultiver le riz. Afin de cultiver suffisamment de riz pour tous les habitants du village, le principal souci était de sécuriser l’eau dans chaque rizière.

 

La répartition de cette eau tout au long du cycle est donc primordiale pour le bon développement de la plante. Pour ce faire, il est essentiel que tout le village se mobilise pour construire les rizières de manière horizontale. Le bon développement de la culture comporte le travail en groupe puis un excellent esprit d’équipe dans le village.

 

 

C’est pour cette raison que les agriculteurs donnèrent une très grande importance d’organiser un pique-nique sous les cerisiers en fleurs. Ce pique-nique eut notamment pour but de renforcer les liens entre tous les villageois et de souhaiter une excellente récolte dans l’année. Généralement appelé hanami, cet événement culturel comprit un côté rituel profondément lié aux relations humaines et au meilleur fonctionnement du village.

 

La place des fleurs de cerisier dans le Manyoshu

 

Le Manyoshu, un recueil de poèmes japonais réalisé au 8e siècle, en contient plus de 4,500 écrits par des personnes provenantes de toutes les catégories sociales, des empereurs aux fermiers (*5). Les Japonais ont depuis longtemps pris l’habitude d’admirer les fleurs de saison pour en faire leurs poèmes: parmi les quelque 1 700 poèmes du Manyoshu, on compte environ 160 types de plantes! On peut remarquer notamment les cerisiers et le prunier comme deux fleurs particulièrement appréciées et citées dans les poèmes.

 

Bien que cet ouvrage date d’il y a plus de 1100 ans, nous pouvons constater que les Japonais de l’époque contemplaient les fleurs de cerisier un peu de la même manière que le peuple japonais moderne. Déjà à cette époque-là, la pratique de Hanami s’accompagnait toujours avec des sentiments mélancoliques et émotionnels: De nombreux poèmes sur les cerisiers évoquent une certaine forme de tristesse ou des sentiments amoureux pour quelqu’un. Voici l’une des poèmes qui suivent bien cette tendance:

 

あしひきの 山櫻花 ひと目だに 君とし見てば 吾戀ひめやも

Traduction: “Si je pouvais voir ces magnifiques cerisiers en fleurs sur la montagne avec toi, tu ne me manquerais pas autant à ce jour…”

 

Par contre, il est intéressant de noter qu’il n’existe que 36 poèmes sur les cerisiers dans le Manyoshu. La fleur qui emporte la tendance de l’époque, fut sans doute celle du prunier, appréciée notamment des nobles. Contrairement aux poèmes sur les cerisiers fragiles et éphémères, le prunier représentait un statut social privilégié. De ce fait, nombre d’aristocrates l’ont employé dans leurs poèmes afin de décrire des scènes de somptueuses fêtes réservées aux aristocrates.

La prépondérance des pruniers dans l’antiquité

 

En fait, jusqu’au début du 8e siècle, ce fut les pruniers chinois qui ont été appréciés auprès des aristocrates et des intellectuels. Cela s’explique par le fait que, jusqu’alors, la société japonaise s’est développée sous une forte influence de la civilisation chinoise. A l’époque, le Japon s’est efforcé de moderniser le pays en suivant l’exemple de la Chine qui possédait des technologies avancées et un éventail de sutras bouddhistes très précieux. L’empereur japonais a même déployé des missions diplomatiques consistant à envoyer à Tang, la dynastie chinoise de l’époque, des centaines de membres de l’aristocratie et des étudiants bouddhistes.

 

L’épanouissement de la culture nationale

 

 

A partir de la période Heian (794-1185), avec l’arrêt des missions diplomatiques, la chinoiserie est tombée en désuétude et la civilisation purement japonaise a vu le jour. Les aristocrates japonais se sont mis à préférer les fleurs de cerisiers dites “purement japonaises”. Nombre de poètes ont commencé à chanter les fleurs avec élégance, finesse et sans oublier, éphémérité (*6): Beaucoup font le parallèle entre la vie fugace et la courte floraison des cerisiers:) Certains poèmes semblent même inviter les lecteurs à réfléchir sur la notion de vie courte et de mort…

 

ひさかたのひかりのどけき春の日にしづ心なく花の散るらむ

Traduction: En ce jour de printemps ensoleillé, je voudrais me détendre et regarder tranquillement les cerisiers en fleurs… Alors pourquoi les fleurs, telle une vie éphémère, se hâtent-elles de tomber sans comprendre de tels sentiments (, comme une vie éphémère)?

 

花の色はうつりにけりないたづらにわが身世にふるながめせしまに

Traduction: Au cours de cette longue saison de pluies, les couleurs des fleurs se sont complètement fanées. Tout comme moi, qui passe les jours et les mois en vain, vieillissant en étant perdu dans mes pensées.

 

Comme vous pouvez le voir, à partir de cette époque Heian, les cerisiers ont gagné en popularité au point même de représenter l’esprit japonais. Si bien que le mot “fleur” (花, “hana”) employé dans les poèmes désigne désormais seulement celle de cerisier.

Samouraïs ont contribué à la généralisation de la coutume

 

Après la période de Heian, avec l’avènement de la classe guerrière, le pique-nique sous les cerisiers s’est également répandu à la classe des samouraïs, les guerriers de la classe moyenne. Avec la fin de l’ère de Heian qui annonce la chute de la culture aristocratique, ces guerriers ont pris le pouvoir grandissant dans la sphère politique, en chassant définitivement les aristocrates. Cet accès au pouvoir a même apporté des changements à la façon dont les Japonais apprécient les fleurs: Tandis que les aristocrates de l’ère de Heian admiraient élégamment les cerisiers en fleurs, les samouraïs ont préféré organiser un pique-nique sous forme de festins avec beaucoup d’alcool où les gens rigolaient et chantaient.

 

En 1594, Toyotomi Hideyoshi, un seigneur de guerre très puissant à l’époque, organise le plus grand événement de l’histoire pour admirer des cerisiers en fleurs (*7). L’événement s’est déroulé dans les montagnes de Yoshino, célèbres pour leurs cerisiers en fleurs d’une beauté à couper le souffle comme dans l’image suivante. 5 000 personnes, dont les chefs de guerre les plus influents de l’époque, ont été invitées afin de profiter de l’événement ayant duré cinq jours… Rien que d’imaginer le spectacle, cela donne envie d’y participer…;)

 

Les montagnes de Yoshino

 

Cerisiers et Bushidô

 

Là encore, la notion éphémère existe toujours mais cela commence à former une face un peu différente aussi. À cette époque des samouraïs, les fleurs de cerisier, qui fleurissent et tombent rapidement, étaient considérées comme un symbole du Bushidô, mode de vie des samouraïs et leur mentalité étant prête à consacrer leur vie à la droiture.

 

Nitobe Inazō, un grand éducateur et docteur en agronomie du 19e siècle, éclaircit ainsi le rapport entre l’âme du Japon et les cerisiers dans son célèbre ouvrage Bushidô, réalisé en 1899. Dans cet écrit, il cherche à déconstruire cette mentalité de samouraïs qui, selon lui, a même pris racine dans l’esprit japonais (*8). 

 

Le point intéressant à noter, c’est qu’à l’époque Meiji (1868-1912) où il vivait, c’était l’empereur qui régnait désormais sur le Japon et non plus les samouraïs. Autrement dit, leur système féodal avait déjà disparu plusieurs décennies auparavant. Cependant, il déclare dans son ouvrage que « Bushido a survécu à la mort de sa mère, qui est le féodalisme. La lumière tamisée de Bushido continuera à subsister dans l’esprit japonais”. “Cette mentalité, Bushido, restera quelque chose qui illumine toujours notre chemin moral ».

 

Ainsi, l’auteur tente de faire des liens entre le Bushido et le cerisier en fleur en s’appuyant sur leur côté indigène du Japon. Concernant cette influence du Bushido sur le peuple japonais, il s’explique en ces termes: « La mémoire collective du Japon repose sur celle des samouraïs. Ils représentent non seulement la fleur de la nation, mais aussi sa racine. C’est ainsi que les samouraïs constituent l’état d’esprit idéal de toute la nation”. “Les valeurs intellectuelles et morales du Japon sont bel et bien le résultat du Bushido”, poursuit-il.

La culture de Hanami se répand dans tout le Japon

 

Durant la période Edo (1603-1868), alors que le Japon a été unifié pour la première fois par le clan Tokugawa, Hanami est devenue un passe-temps populaire pour le grand public. Un grand nombre de cerisiers de Yoshino ont été transplantés dans le temple Kan-eiji, construit par le troisième shôgun Tokugawa Iemitsu.

 

Plus tard, le 8e shôgun Yoshimune a créé des lieux d’observation des cerisiers en fleurs dans différentes parties d’Edo (ancienne Tokyo) pour le divertissement des citoyens. Lors des fêtes organisées pour admirer les cerisiers en fleurs, les gens étaient autorisés à se rassembler, quel que soit leur statut. Les habitants d’Edo attendaient avec impatience l’observation annuelle des cerisiers en fleurs, en étant profondément attachés à ces derniers…

 

 

 

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Anonymous Geisha

Blogeurse Japonaise

Ayant vécu mon enfance en France, en Slovaquie, aux Etat-Unis et au Japon, je me sens toujours « hybride » en quelque sorte…! Actuellement chargée des RH et de la communication digitale pour une entreprise sur Tokyo.

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