Les Chroniques d’une Japonaise francophone sur Tokyo

Sexualité: est-ce le sujet « tabou » au Japon?

Entre Tabou et paradoxe autour de la sexualité au Japon…

Comme je l’ai rappelé au début de mon précédent article, les débats sur la pilule demeurent rares au Japon. Corrélé à cette absence de débat, le sujet est peu abordé au quotidien. Je n’ai jamais eu l’occasion d’en discuter une seule fois avec mes amis. Enfin, dans l’éducation sexuelle japonaise, personne n’apprend aux femmes que la pilule existe. Après avoir suivi le programme scolaire japonais, ma connaissance des modèles contraceptifs était donc limitée. Ce programme scolaire  m’a donc naturellement amenée à croire qu’il n’y existait pas d’autre méthode de contraception que le préservatif.

Dans cet article, je vais m’intéresser à l’envers du décor de la sexualité au Japon ainsi que sa perception chez les Japonais:)

Tabou sur la sexualité contrôlée par le système de l’éducation sexuelle

kono sujet yabai yo!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Pourquoi parler de la sexualité est-il si tabou en société? De multiples facteurs peuvent être cités comme raisons. Tout d’abord, intéressons-nous à la définition de l’éducation sexuelle au Japon.  Celle-ci se résume à expliquer grossièrement les faits sur « les organes sexuels et leurs fonctionnements en tant qu’appareils reproducteurs ». Bien que l’éducation sexuelle doive se présenter comme une matière d’enseignement qui englobe des aspects mentaux tels que l’orientation et l’identité sexuelles, ainsi que des questions sociales comme la discrimination à l’égard des minorités sexuelles, celles-ci ne sont absolument pas enseignées au Japon. 

La faible sensibilisation à la cause LGBT au Japon

Malgré l’action de certains jeunes militants en action, il reste très rare que les jeunes élèves japonais en entendent parler, tant à l’école que dans la vie de tous les jours. Selon une enquête menée par la ville de Kyoto en 2015 auprès de 640 étudiant(e)s universitaires pour déterminer le niveau de sensibilisation à la minorité LGBT dans la société japonaise, 60,3 % des personnes interrogées ont estimé que la communauté LGBT ne représentait qu’un échantillon de 0,1 à 1 % de la population (*1)! Comme il s’agit du résultat d’une enquête menée principalement auprès des jeunes, qui sont les plus susceptibles d’être en contact avec des sujets issus de la communauté LGBT, il est fort probable que les générations plus âgées, moins informées, fournissent des résultats encore plus dérisoires.

En 2017 et 2018, le programme d’orientation pour l’éducation sexuelle n’inclut pas les questions de diversité sexuelle. “Le principal problème posé par cette situation est que, dans le cadre de l’éducation, il existe un risque que les LGBT soient traités comme étant des personnes inexistantes”, souligne Japan Educational Press, le plus grand média japonais spécialisé dans le domaine de l’éducation (*2). Les manuels scolaires indiquent encore aujourd’hui que « l’intérêt pour le sexe opposé se développe avec la puberté« . Des appels ont été lancés pour que les LGBT soient inclus dans le contenu de l’enseignement, mais ceux-ci ont été rejetés par le ministère de l’éducation.

Certains manuels scolaires utilisés dans les écoles primaires, les collèges et les lycées comprennent des descriptions relatives aux LGBT et à la diversité des sexes. En revanche, il appartient à chaque municipalité et à chaque école de décider des manuels à utiliser (Même le programme national d’orientation pour l’éducation sexuelle ne précise pas lesquels à utiliser). Tout cela aboutit à une éducation incomplète quand aux questions de diversité sexuelle, rendant certains Japonais incapable de se forger leur propre avis sur la question

Ainsi, le média affirme que même les enseignants, qui sont la partie la plus cruciale de l’enseignement dans les écoles, manquent également de connaissances et de compréhension des questions LGBT. Ce manque de connaissances participe ainsi aux facteurs aggravants de la mauvaise sensibilisation des élèves aux questions LGBT au Japon.

La sexualité doit-elle se faire en cachette?

L’éducation sexuelle au Japon se définit par un « temps d’explication » pour comprendre les moyens scientifiques de reproduction et la manière de se prémunir contre des problèmes tels que la grossesse et les maladies sexuellement transmissibles. Suite à cette éducation, prend racine dans la conscience japonaise, l’idée voulant que le sexe soit quelque chose à dissimuler. Il devient embarrassant d’en parler sérieusement en public, et parfois même d’en discuter avec ses amis.

Dans tous les cours d’éducation sexuelle au Japon, je n’ai jamais vu un seul élève s’exprimer. La situation reste la même dans toutes les matières au Japon, mais en matière d’éducation sexuelle, la gêne était particulièrement importante. Non seulement la salle était silencieuse comme d’habitude, mais le cours de 60 à 90 minutes complet était plus gênant que jamais, et je me souviens encore du ressenti partagé de vouloir que le cours se termine le plus tôt possible…!

Certes, j’y ai  appris la théorie, mais cette théorie s’illustrait souvent de mots scientifiques, neutres, que nous devions apprendre par cœur mais dont nous ignorions la réelle signification. En repensant à cette période, des instants d’incompréhension me reviennent: Je connaissais les caractères comme trompes de fallope  (卵管), fécondation  (分娩) et corps spongieux (海綿体), tout un éventail de mots que je n’utiliserais jamais par la suite (sauf aujourd’hui, merci Sensei!). Ce qu’il faut retenir, c’est avant-tout que les adolescents Japonais n’apprendront pas les connaissances pratiques qui feront d’eux des adultes responsables face aux sexes. Comment espérer convaincre son partenaire de l’importance de la pilule s’il n’en connaît pas l’existence, et si c’est un sujet tabou? 

Je pense que l’apprentissage y gagnerait si l’on poussait les élèves à interagir avec leur professeur. Il me semble pertinent de leur faciliter de discuter de questions simples comme: La menstruation est-elle douloureuse? Est-il perçu comme gênant d’en parler? (En effet, même lorsque les Japonaises en parlent entre elles, beaucoup préfèrent employer le mot « アレ (Alé, signifiant LA chose) » plutôt que les mots « règles », qui sont plus évidents.)

La “Morale”: matière indispensable dans l’éducation à destination des jeunes Japonais

Afin de comprendre la deuxième raison pour laquelle le sexe reste tabou au Japon, il est intéressant d’examiner le processus d’éducation et l’apprentissage des valeurs collectivistes pratiqués dans les écoles japonaises. D’où vient cette “apologie du silence”, ce sentiment de : « ne pas en parler » ? Pourquoi est-il si profondément ancré dans les mœurs du peuple japonais ? Une des réponses se trouve dans le système scolaire.

Au Japon, il existe une matière appelée Doutoku (la « Morale ») depuis 1903. Au Japon, la morale est matière obligatoire pendant les six années de l’école primaire (7-12 ans); au même titre que la grammaire et les mathématiques ! L’objectif poursuivi (*3) comporte notamment deux volets suivants : premièrement, renforcer davantage l’unification de la pensée nationale ainsi le respect envers les autres. La seconde consiste à enseigner aux étudiants les règles d’interaction au sein des groupes et de la société. En d’autres termes, l’éducation morale au Japon est une compétence qu’il faut acquérir dès le plus jeune âge.

Tout comme l’éducation sexuelle, l’éducation morale est systématisée. En 2008, les ajoutes réalisés au programme d’études stipulaient que: À l’école primaire, l’objectif consiste à « travailler pour le bénéfice de tous ». Au collège, « être reconnaissant et de répondre à la bonne volonté et au soutien de nombreuses personnes ayant contribué à faire de nos vies ce qu’elles sont aujourd’hui ». Le fait que les rues du Japon soient toujours propres, (à l’exception de la zone proche du fameux Family Mart à Shibuya), et le fait que les Japonais travaillent avec diligence sans se plaindre, semblent découler de cette moralité irréprochable.

Cependant, en forçant ainsi tous les étudiants à développer les mêmes valeurs morales, ils risquent de ne pas acquérir la capacité de penser par eux mêmes  et de débattre. Ou peut-être devrais-je dire que les élèves ne se permettaient pas de partager leurs opinions avec les autres. On peut dire que l’école est un peu comme une petite société où l ‘on développe des normes comportementales plus tard applicables. Ils apprennent par coeur cette valeur fondamentale de «ce qui devrait être normal pour tout le monde» … Comment peut-on parler ouvertement du sexe, qui est généralement reconnu comme « hors de propos et quelque chose à cacher », dans un tel environnement ? Si les valeurs adoptées par les enfants sont des valeurs de silence, de soumission face à l’autorité de la majorité, introverties, comment espérer bâtir une société ouverte? 

Mouvements de jeunes femmes en vue de briser le silence

De plus en plus d’initiatives visant à lutter contre le tabou lié au sexe au Japon commencent à voir le jour. Dans cette dernière partie, je ferais référence à quelques mouvements sociaux courageux cherchant à améliorer notre société japonaise qui reste profondément inerte.

Kazuko Fukuda, une jeune  militante, est la fondatrice du projet #Nandenaino (qui signifie « pourquoi n’avons-nous pas ? » en japonais), un mouvement de jeunesse populaire qui défend la Santé et les Droits en matière de Sexualité et de Reproduction (SDSR) au Japon depuis 2018 (*4). En utilisant ce mot, l’organisation s’efforce de sensibiliser à la réalité des mauvaises conditions entourant les SDSR au Japon. Leur projet défends également:

  1. Un  accès renforcé et facilité aux services de contraceptions de base
  2. Une meilleure éducation dès le collège afin de sensibiliser les étudiants quand aux différents moyens contraceptifs autre que le préservatif
  3. La déconstruction du tabou persistant lié au sexe 

Récemment, Clinic for, un hôpital fournissant des pilules à Tokyo, a également lancé une belle campagne dans le but d’encourager les filles à parler de la pilule contraceptive sur les réseaux sociaux. (instagram et twitter) Cette campagne invite les femmes à échanger des expériences personnelles liées à la pilule afin de dynamiser le débat autour du sujet. En échange de ce partage, les femmes se voient exonérées des frais de leur prochaine consultation.

 

Prospectus de Clinic For
Témoignages des femmes ayant participé à cette  campagne

Le chemin vers la liberté d’expression des femmes au Japon est encore long, mais de petites initiatives comme expliqué laisse espérer qu’un progrès est envisageable.  

Espérons que cela leur permettra de défendre leurs intérêts auprès des principaux acteurs, notamment les médias, les médecins et finalement les personnages politiques….!

D’ailleurs, vous vous dites peut-être que le Japon est un pays qui présente beaucoup de paradoxes en matière de sexualité ? Oui, c’est… indéniable. Il existe des festivals de coqs célèbres comme la fameuse fête de Kanamara, où les gens vénèrent des idoles en forme de gros pénis, et le mot « Oppai (=seins) » semble apparaître assez souvent, que ce soit dans la conversation de tous les jours ou les émissions japonais dites «variety».  Je souhaiterais explorer plus en profondeur ces aspects paradoxaux liés à la sexualité au Japon dans un autre article;)

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Anonymous Geisha

Blogeurse Japonaise

Ayant vécu mon enfance en France, en Slovaquie, aux Etat-Unis et au Japon, je me sens toujours « hybride » en quelque sorte…! Actuellement chargée des RH et de la communication digitale pour une entreprise sur Tokyo.

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